Les Frenchies à l’assaut du new space

 

 

Parmi les leaders du marché des satellites et des lanceurs, l’industrie tricolore engage sa mutation pour révolutionner les technologies spatiales.

Le new space n’est pas l’apanage des États-Unis. Et ce n’est pas la Nasa qui dira le contraire : en mai, l’agence américaine a fait appel à VR2Planets pour assurer le show lors du lancement de la mission Insight, qui vise à déposer un sismomètre à la surface de Mars. Un appareil conçu par une autre PME française, Sodern. VR2Planets proposait de vivre du pas de tir le lancement en 3D de la fusée Atlas et l’atterrissage sur Mars du module scientifique.

Issue des travaux de recherche du laboratoire de planétologie et géodynamique de l’université de Nantes (Loire-Atlantique), la start-up exploite les images en accès libre des rovers et des sondes des programmes d’exploration spatiale pour reconstituer des vidéos immersives en 3D ultra-réalistes. « Cela permettra de préparer les astronautes à leurs futures missions d’exploration lunaires ou martiennes », s’enthousiasme François Civet, le PDG de VR2Planets.

Aucun doute : les frenchies aussi ont planté leur drapeau dans le new space. Pas d’équivalent d’Elon Musk ni de Jeff Bezos à l’horizon, mais une expertise reconnue à travers le monde tant de la part d’acteurs bien établis que de start-up dynamiques.

Point commun des français les plus avancés : avoir décroché un contrat pour un projet de constellation de satellites. C’est le cas d’Airbus, qui va fournir les 900 satellites pour l’opérateur OneWeb, à travers OneWeb Satellites, la filiale qu’il détient à parts égales avec son client américain. C’est sur un site d’Airbus Defence and Space, à Toulouse (Haute-Garonne), que les minisatellites sont produits à la chaîne dans une nouvelle salle blanche de 4 600 m2. Une rupture pour cette industrie habituée au sur-mesure. Remisés au placard, les satellites de télécommunications de 5 tonnes, d’un prix supérieur à 100 millions d’euros. Place aux minisatellites, d’un poids d’environ 150 kg pour moins de 1 million d’euros pièce. « Les vieux standards techniques très contraignants ont été revus, explique Charles Dagras, le président de OneWeb Satellites. Cela contribue à diviser les coûts d’un facteur 100. »

OneWeb

À Toulouse, l’opérateur OneWeb et Airbus ont inauguré leur ligne de production en série de satellites.

Apprendre à produire moins cher

Le fabricant a fait appel à des industriels comme Actia, un spécialiste de l’électronique automobile pour son expertise dans la production en grandes séries à bas coût. L’automatisation et la robotisation ont été poussées au maximum pour la fabrication des différents modules (avionique, propulsion, générateur solaire…) et la ligne d’assemblage finale.
Dans son élan, ce donneur d’ordres met sur orbite toute une filière. Parmi ses fournisseurs, la PME Sodern, établie en région parisienne. Son défi : produire les 1 800 viseurs d’étoiles qui vont permettre aux 900 satellites de OneWeb de s’orienter dans l’espace. « Nous nous sommes organisés pour produire un viseur par heure contre un par semaine pour nos activités traditionnelles », explique son PDG, Franck Poirier. Le secret réside en partie dans une conception simplifiée. Et de préciser : « Nous avons créé une start-up en interne avec une poignée de nos meilleurs experts. Ils ont eu carte blanche pendant six mois pour concevoir un produit moins complexe et 100 fois moins cher. »
À côté des acteurs établis, les start-up ont un espace à prendre. Comme Exotrail, intégré à l’incubateur de l’École polytechnique. Avec ses sept salariés, cette jeune pousse conçoit des moteurs pour les minisatellites qui leur permettent de changer d’orbite en fonction des missions attribuées. À l’instar d’un SpaceX avec sa fusée Falcon 9, Exotrail exploite les technologies existantes qu’elle combine astucieusement. « Nous avons un ADN industriel et commercial, revendique son PDG, David Henri. Le but, c’est de répondre au besoin du client au meilleur prix, pas d’inventer une nouvelle technologie. » À 24 ans, ce diplômé de l’X est déjà passé par un cabinet de capital-risque et a vécu de l’intérieur l’échec d’une start-up dans les minilanceurs. Pour baisser ses coûts, Exotrail se fournit en dehors du sérail spatial qui facture au prix fort des équipements aux qualifications drastiques. Auprès d’un équipementier du médical, elle a trouvé un réservoir aux spécifications attendues et 100 fois moins cher.

Accompagner… et financer

Dans le domaine du capital-risque, la France se met à l’heure du new space. Le Centre national d’études spatiales (Cnes) a lancé le fonds CosmiCapital de soutien aux start-up en phase de démarrage et doté de 100 millions d’euros. « Il faut plus que l’argent. Les jeunes start-up ont besoin d’un accompagnement fort en matière de stratégie, de business development, de recrutement », explique Olivier Dubuisson, son gérant. Les équipes du Cnes apporteront leur expertise et ouvriront les portes de l’écosystème industriel spatial. La coopération du Cnes avec la PME toulousaine Nexeya visant à produire le premier nanosatellite industriel tricolore devrait servir d’exemple. Sept mois après le démarrage du projet en mai 2017 et un financement public-privé de 10 millions d’euros, le design final du satellite a été validé. « Le premier vol est prévu fin 2019 », se félicite Nicolas Multan, le directeur de l’activité spatiale de Nexeya.

CosmiCapital ambitionne d’aider une vingtaine de start-up sur cinq ans, et prévoit un premier investissement début 2019. Parmi ses objectifs : dénicher le futur SpaceX européen dans la catégorie des microlanceurs, le chaînon manquant du new space de ce côté de l’Atlantique. Certaines pépites trouvent déjà des financements. ThrustMe, qui fabrique des moteurs pour minisatellites, vient de décrocher une aide de 2,4 millions d’euros dans le cadre du programme de recherche européen H2020. De quoi lui permettre de quitter son laboratoire de 25 m2 sur le plateau de Saclay pour 300 m2 à Verrières-le-Buisson, dans l’Essonne, avec un laboratoire de tests, un atelier mécanique pour l’usinage et le prototypage… « Nous avons levé suffisamment d’argent pour lancer la phase d’industrialisation, se réjouit sa fondatrice et PDG, Ane Aanesland. Nous livrerons notre premier produit à la fin de l’année.

Dans cette course effrénée, chacun cherche à garder une longueur d’avance. VR2Planets s’attelle à la cartographie 3D du sol lunaire, Airbus cherche déjà d’autres constellations que OneWeb, Exotrail veut offrir aux opérateurs de satellites des prestations pour assurer toutes sortes de missions en orbite comme la maintenance de systèmes spatiaux. Sodern, lui, envisage de concevoir des liens laser pour faire communiquer entre eux les satellites d’une même constellation. Le new space tricolore a bel et bien décollé.

 

Grégory Pradels_Aerospace-Valley

« Newspace factory, un écosystème complet dédié au new space »

Grégory Pradels, responsable du développement des nanosatellites pour le pôle de compétitivité Aerospace Valley

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La France peut-elle s’imposer dans ce mouvement que constitue le new space ?
La France possède un grand atout : sa technologie. Nous sommes l’un des rares pays à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur. On sait construire un satellite, le lancer, l’opérer en orbite, récupérer et traiter ses données, le désorbiter… La plupart des autres pays sont, eux, spécialisés dans l’un des segments. La France dispose d’une expertise de plusieurs dizaines d’années. Certains programmes ont permis à nos PME d’acquérir une solide expertise. Je pense à Myriade, une plate-forme de petits satellites de 130 kilos qui embarque toutes les technologies nécessaires : la propulsion, des senseurs d’étoiles, les roues à inertie…
Que manque-t-il à la France pour jouer les premiers rôles ?
Il est difficile de trouver des investisseurs privés, car le retour sur investissement n’est pas évident à démontrer. Pour beaucoup, le spatial reste une promesse associée aux étoiles et aux constellations. Or, il y a des usages et des services concrets comme la navigation, la météo… Cela commence à changer avec la création par le Cnes d’un fonds d’investissement de 80 à 100 millions d’euros dédié aux start-up et l’arrivée de sociétés d’investissements en France comme Seraphim Capital et Global Space Ventures. Il faut aussi changer les habitudes et passer d’une approche orientée performances à une approche orientée business.
En quoi consiste l’initiative Newspace factory lancé par Aerospace Valley ?
Newspace factory a pour but de lancer une filière new space en France. Nous comptons déjà une vingtaine d’acteurs, dont des PME, des ETI et des laboratoires de recherche. On privilégie les petits acteurs qui sont agiles et capables de prendre des décisions rapidement. Nous avons le soutien des acteurs établis comme le Cnes et des grands industriels du secteur. Nous miserons sur nos forces, notre technologie et notre écosystème complet sur toute la chaîne de valeur pour attirer des entrepreneurs et des investisseurs. Nous mettons à leur disposition un écosystème complet avec une boîte à outils des technologies spatiales et des talents issus de nos écoles d’ingénieurs à Toulouse. Et également, je l’espère, de l’argent privé.

 

 

SODERN

Sodern-InSight

Date de création 1957
C.A. 70 millions d’euros
Effectif 360 personnes

Sodern est une PME francilienne spécialisée dans l’optronique et la neutronique. Son cœur de métier ? La production en série de viseurs d’étoiles permettant aux satellites et aux engins spatiaux de s’orienter dans l’espace. C’est le fournisseur exclusif de la constellation OneWeb. Sodern envisage aussi de développer des viseurs diurnes pour les aéronefs, les navires, les véhicules terrestres.

VR2PLANETS

VR2Planets-InSight

Date de création octobre 2016
C.A. 150 000 euros
Effectif 3 personnes

Situé au sein de l’université de Nantes, VR2Planets exploite et traite les images issues de l’exploration spatiale (rovers, satellites…) pour reconstituer en 3D et très haute résolution les sols de Mars, de la Lune et d’astéroïdes. De quoi aider les astronautes à préparer de futures missions ou les scientifiques à mieux étudier les sols des autres planètes. Le Cnes et la Nasa figurent, entre autres, parmi ses clients.

NEXEYA

Nexeya

Date de création 1997
C.A. 133 millions d’euros
Effectif 900 personnes

Nexeya s’est diversifié en 2010 dans le domaine des satellites en rachetant BTS Industrie. En mai 2017, la société toulousaine Toulouse s’est associée avec le Cnes afin de développer et de commercialiser une gamme de minisatellites de moins de 50 kg. Elle a noué un partenariat avec l’université technologique de Nanyang, à Singapour, dans le domaine des satellites de moins de 100 kg.

EXOTRAIL

Exotrail

Date de création août 2017
C.A. non communiqué
Effectif 7 personnes

Hébergé à l’École polytechnique, Exotrail conçoit des moteurs pour les minisatellites qui leur permettent de changer d’orbite après leur lancement. Ces propulseurs dits à effet Hall, sont réalisés à base de matériaux innovants et d’impression 3D. À terme, Exotrail veut développer une offre de services permettant à ses clients opérateurs d’agir sur les satellites en orbite, de la détection à la maintenance.

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